Mos Def – The Ecstatic.
Sorti en juin dernier et sans doute victime de la torpeur estivale, The Ecstatic est passé un peu inaperçu. C’est pourtant l’album le plus abouti du rappeur. Le dernier album de Mos Def, malgré ce qu’en pense son distributeur, vaut plus qu’un simple T-Shirt.
En effet, énième victime collatérale de l’effondrement du marché du disque, le rappeur a dû se plier à une campagne promotionnelle aussi originale qu’humiliante, offrant son dernier opus via un code de téléchargement internet imprimé sur l’étiquette du vêtement. Comme si de nos jours la musique ne suffisait plus. Dommage, car après des années d’égarement ponctuées de films moyen-mais-sans-plus (Be Kind Rewind, Braquage à l’Italienne), d’albums décevants et de featurings désabusés, sans compter le très glauque livre de révélations conjugales que lui a consacré son ex-femme, The Ecstatic annonce la renaissance d’un des artistes les plus important du hip-hop.
The Brooklyn Globetrotter.
Dix ans après l’indispensable Black on Both Sides, chroniques urbaines des tours de béton de l’autre coté du Brooklyn Bridge, Mos Def, désormais artiste globetrotter, a parcouru le monde et peut intégrer des influences bien plus larges que lorsque il défendait son bout de quartier, son « corner » de Brooklyn. Cette évolution autant musicale que sociale se ressent directement dans le choix de ses beats – en plus des samples soul et rock auquel il nous avait habitué, Mos enrichit son paysage audio de sons d’Amérique du Sud et du Moyen-Orient, s’autorisant même une ballade nostalgique en espagnol (No Aya Nada Mas). Le véritable tour de force est sa cohérence stylistique malgré sa production très internationale et intergénérationnelle : des beats soul du pionnier J Dilla aux assauts soniques des rejetons de la French Touch (Mr. Flash, du label Ed Banger), Mos parvient à faire cohabiter la diaspora des B-Boys de tous les horizons.

Grand reporter, le micro à la main.
Mos Def a aussi mûri politiquement, délaissant l’afrocentricité agressive de sa jeunesse – qui à l’époque s’inscrivait dans le projet politique des Soulaquarians, au côté de Common, Erykah Badu, D’Angelo et tant d’autres – pour une vision du monde plus posée, moins manichéenne, limite altermondialiste. Comme il le dit dans Quiet Dog Bite Hard, «You could spend time hatin’ it that’s not changin’ it ». Un parcours intellectuel à la Malcolm X, dont la voix introduit l’album: « I , for one, will join in with anyone, I don’t care what color you are, as long as you want to change this miserable condition that exists on this earth. »
Son flow si distinctif, mélodique et élastique, avec des passages chantés comme des incantations, décrit de façon journalistique les problèmes sociopolitiques des pays qu’il voyage, avec une escale relativement longue au Moyen-Orient, mais nécessaire pour Mos Def le musulman. Pour la première fois depuis longtemps, Mos rappe avec conviction, like he actually cares. L’homme n’oublie pas de lier les paroles à l’action, et entre l’organisation d’une compète de skate au Emirats Arabes Unis et la participation à un documentaire sur les favelas de Rio, il trouve le temps de racheter la première librairie afro-américaine de Brooklyn, alors en faillite, pour en faire une bibliothèque.
Cela dit toutes ses considérations intellectuelles ne doivent pas faire oublier que l’album contient de pures tueries rythmiques, un son dansant comme seuls les ricains semblent savoir en produire. il suffit d’écouter le puissant beat électro de Life in Marvelous Time ou le funk brésilien bondissant de Casa Bey pour s’en convaincre.
Playlist sélective :
Auditorium : down-tempo illuminé par une superbe mélodie orientale, sur lequel Mos pose son flow mélancolique avant de laisser Slick Rick délivrer un couplet hallucinant où il se glisse dans la peau d’un soldat en Irak…
Priority : juste pour l’atmosphère latine qu’apporte ces quelques notes de piano avant le renfort des cuivres.
Life In Marvelous Time : Mos Def met tout le monde à l’amende sur un beat musculeux et futuriste made in Ed Banger.
No Hay Na Madas : Mos se prend pour Manu Chao – pas entièrement réussi mais ambitieux.
History : Talib Kweli en featuring et un joli sample soul-funk du défunt J-Dilla : le retour de Blackstar. Magnifique.
Casa Bey : Arabesques vocales autour d’un son électro aux accents de samba en provenance du brésil. Ca sent l’impro sur la fin mais la virtuosité de Mos sur les breaks laisse pantois. Le clip, au concept simple mais efficace vaut aussi le détour.





